Interstices

Rest Area

Jean-Maxime Dufresne

2004

Rest Area

Synopsis

L’installation audio-vidéo interactive Rest Area explore la mise en tension entre un rapport psychique au lieu et le caractère générique et anonyme d’environnements urbains.

Point d’ancrage multiplié et habitacle intime, le déploiement d’une tente devient le prétexte de rituels d’échantillonnage, de battues périphériques et d’expériences prolongées dans les zones limitrophes de la ville.

L'installation est structurée autour d'une tente disposée dans l'espace d’une galerie. Une projection vidéo à l’extérieure de la tente diffuse une série d’images reliées à la mise en place de cette tente dans différents lieux urbains. Ces images montrent une multiplicité de points de vue enregistrés sur les sites d’ancrage : processus de montage et de démontage, incidents, aspects des lieux, etc. Les séquences se déroulent et se superposent de manière fluctuante, conférant un caractère d’ubiquité à la tente. Deux haut-parleurs installés sur l’aire de repos entre la tente et l’écran de projection diffusent le contenu sonore de la vidéo qui passe au noir de manière intermittente, déclenchant dans l’espace les bruits produits lors du processus d’installation de la tente dans un lieu anonyme.

En se glissant dans la tente, l’interacteur trouve un casque d’écoute qu’il est invité à coiffer en s’allongeant sur un matelas au sol. La tête posée sur un coussin, il découvre suspendu au-dessus de lui un écran qui diffuse des séquences vidéo d’états variables de repos et d’agitation d’un sujet occupant le même espace. De ce point de vue, il aperçoit simultanément à travers l’ouverture de la tente la projection vidéo extérieure. La tente devient alors un alvéole intimiste où le visiteur peut faire l’expérience d’ambiances sonores issues de captations réalisées avec un micro binaural. Celles-ci créent un vif sentiment d’immersion : bruissements sur le sol de la tente, respirations, présences humaines gravitant autour de celle-ci, rumeurs lointaines du trafic urbain…

Documentation

Galerie photo

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Auteur

Diplômé en architecture, Jean-Maxime Dufresne termine actuellement une maîtrise en médias interactifs à l’UQÀM. Ses recherches se concentrent sur les modalités d’expérience de territoires urbains et sociaux dans une pratique intégrant un rapport à la médiation technologique. La nature psychogéographique de son travail l'a récemment conduit à présenter Rest Area (Interstices / Algorythmes / UPH 10), en installation interactive, en performance médiatique et en monobande; Surfaces de réparation, une intervention sonore en collaboration avec Virginie Laganière (AXENÉO7) ; et Hot Spots, présenté dans le cadre de la Dis/location organisée par le centre d’art multidisciplinaire Dare-Dare à Montréal. Il est membre de l’atelier d’exploration urbaine SYN- qui a réalisé à Montréal et Hull-Gatineau une série d’interventions dans la ville, notamment Hypothèses d’insertions (AXENÉO7, MobLab-IBA Rotterdam), et Prospectus (CCA Extramuros, 4e Biennale de Montréal). Il s’implique aussi dans l’organisation des événements Périphériques qui proposent des contextes renouvelés d’expérimentation dans un rapport singulier entre le public, le lieu et la présence de technologies. Depuis trois ans, il a participé à plusieurs événements en art électronique tels que Mutek / Le Placard et Si : Alors : Sinon : Art et interactivité au centre Daïmon. En 2006, il exposera son travail au centre Optica.

Devis technique

La vidéo projetée à l'extérieur de la tente est contrôlée sur un premier ordinateur par un générateur de séquences programmé dans MAX/MSP/Jitter. Celui-ci combine aléatoirement des états de lieux en puisant dans une sélection d’environ 50 vidéos Quicktime à résolution de 720 X 480 pixels.

À l'intérieur de la tente, une caméra iSight branchée en Firewire capte en continu les mouvements de tête de l’interacteur. Ces signaux sont transmis à un système d’analyse de mouvement dans Jitter installé sur un deuxième ordinateur. Les fluctuations enregistrées se traduisent par des perturbations dans la vidéo présentée sur l’écran TFT, créant une pulsation dans l’image en faisant augmenter les variations du mixage entre deux séquences. Plus les gestes de l’interacteur sont brusques, plus les séquences sont agitées. Les fluctuations affectent aussi la trame audible dans le casque d’écoute : un bruit résiduel est créé par un filtre affectant le taux d’échantillonnage, générant une sorte d’impulsion sonore nerveuse lors des mouvements de tête.

  • Tente
  • 12 matelas de sol Evazote jaune à l’extérieur
  • 2 enceintes acoustiques disposées sur la surface jaune
  • Amplificateur audio
  • Projecteur vidéo
  • Matelas de sol bleu à l’intérieur de la tente
  • Coussin de tête
  • 4 lampes de camping portables avec système d’attache à aimant
  • 8 à 12 piles rechargeables AA
  • Caméra Apple iSight (Firewire)
  • Câble Firewire de 10 mètres
  • Casque d’écoute avec prise 1/4
  • Écran TFT LCD 7,5 pouces connection VGA (résolution 800 x 600)*
  • Apple Power Mac G5 sur système OSX 10.3 équipé d’une version de MAX4.5/MSP2/Jitter
  • Apple Power Mac G4 sur système OSX 10.3 équipé d’une version de MAX4.5/MSP2/Jitter www.cycling74.com
  • Interface audio MOTU 828 MK2 www.motu.com

*TFT= Thin film transistor technology, LCD=Liquid cristal display
*Un micro binaural de marque OKM a été utilisé pour les enregistrements sonores en milieu urbain. Il est constitué de petites capsules omnidirectionnelles placées à la hauteur des oreilles, qui permettent de capter fidèlement la perspective sonore d'un espace d’écoute.
www.okmmicrophones.com
distributeur nord-américain www.independentaudio.com

Bilan

L’installation permet un regard sur la transformation de territoires en périphérie souvent assujettis à des formes variées d’utilisation: s’y côtoient des parcs publics, des sites d’enfouissement, des surfaces commerciales, des projets domiciliaires, des terrains industriels… Rest Area interroge notre relation à ces lieux en proposant, au moyen d’un dispositif technologique, une expérience brouillant les limites entre un espace psychique et des zones géographiques, dans un contexte d’appréhension à la fois «artificiel» et intime.

Cherchant à définir les modalités d’accès à cette expérience, le projet utilise l’habitacle de la tente pour isoler physiquement l’interacteur de l’entourage immédiat et privilégier chez lui un état accru de réceptivité. En masquant les alentours ou le dehors, la membrane de la tente accentue le sentiment de détachement ressenti dans cet espace alvéolaire. L’écran TFT y est positionné comme un moniteur de contrôle ou de visionnement confortable. Le projet vise ainsi à opérer un détournement par la relation à l’écran (Ex. : l’écran employé comme un mécanisme de «distraction» pour faire oublier l’état transitoire du voyage, trouvé sur des vols d’avion ou dans les automobiles). Ici, on y observe plutôt les états physiques et psychiques d’un sujet placé dans une tente, auxquels il serait possible de s’identifier. En amplifiant par son contenu la condition d’isolement de ce sujet, l’image vidéo nous renvoie à notre propre présence et privilégie la relation aux événements sonores transmis par le casque d’écoute.

À l’extérieur, le traitement fluctuant de la vidéo projetée de situations territoriales attribue une dimension temporelle et transitoire à l’installation. Avec le traitement réservé aux sites investis et leur caractère anonyme, plusieurs ont apprécié l’entrelacement visuel des scènes. La confusion occasionnée par l’appréhension de lieux non identifiables suggérait l’idée que cela puisse se produire dans l’«ailleurs» générique d’une ville inconnue. L’effet de fluctuation de la vidéo était particulièrement efficace lors du montage, de l’ancrage et du démontage de la tente, évoquant l’idée d’un rituel maintes fois répété, mettant l’accent sur le processus et l’expérience. À l’intérieur de la tente, le dispositif mis en place donnait au visiteur l’impression d’occuper un espace sonore beaucoup plus électronique et filtré, soumis à des brouillages. La matérialité enveloppante de la membrane de la tente combinée à l’interactivité avec le sujet anonyme sur l’écran vidéo ont contribué à renforcer l’omniprésence de la trame sonore. Les interacteurs passaient ainsi parfois de longues minutes dans la tente, déplaçant sporadiquement la tête et ressentant du même coup la subtilité des perturbations que ces mouvements occasionnaient dans le son et la vidéo.

D’un point de vue technique, l’installation a demandé une bonne part d’ajustements lors des premiers jours de l’exposition, notamment pour améliorer le comportement du système et empêcher sa tendance à sélectionner les mêmes séquences vidéo. Malgré un rendement a priori très fluide, des problèmes de compatibilité ont été constatés entre l'ordinateur (PowerMac G5), l'interface audio (MOTU 828 MK2) et le logiciel d'édition multimédia (MAX/MSP/Jitter). Le patch de l’installation a dû être transposé sur un G4 où l'utilisation simultanée des deux ports Firewire et l'intensité du traitement audiovisuel a provoqué quelques ratés. L’obscurité relative dans la tente ayant par moments occasionné des erreurs d’analyse de l'image, il aurait été préférable d’utiliser une caméra infrarouge afin d'obtenir plus de précision dans la détection des mouvements de tête de l'interacteur.

© Interstices : Groupe de recherche et de création en arts médiatiques, 2010
© Interstices : Media Arts Research-Creation Group in 2010