Interstices

Saisissement

Clara Bonnes

2006

Saisissement

Synopsis

Saisissement est une installation vidéo interactive qui réexamine le genre du portrait en interrogeant la distance entre le spectateur et le sujet représenté.

À l’intérieur de cette installation, l’expérience du regard est mise en relation avec celle du toucher. Trois bulbes de silicone sont suspendus du plafond à environ un mètre du sol. Invité à saisir un bulbe entre ses mains, le visiteur manipule l’objet serti d’un écran LCD et en découvre ainsi le contenu vidéo. Si la manipulation s’intensifie ou si elle se déplace sur la surface de l’enveloppe gommeuse, la vidéo accélère ou ralentit pour le premier, des séries de gros plans apparaissent pour le deuxième, les séquences vidéo s’entrecoupent pour le dernier. Chaque objet vidéo met donc en scène un portrait différent, un sujet spécifique dans son espace domestique. Dans le langage courant, saisissement définit l’action de prendre quelqu’un ou quelque chose avec les mains, pour le tenir fermement ou de façon à pouvoir en faire usage. Cela se dit aussi pour caractériser une émotion forte et soudaine. Dans cette installation, le contact physique crée une tension entre notre désir de toucher et celui de voir, permettant une expérience intime de l’image de l’autre, simultanément troublante et attirante.

Documentation

Galerie photo

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Auteur

Après une licence en esthétique et sciences de l’art à la Sorbonne à Paris, Clara Bonnes a complété une maîtrise en arts visuels et médiatiques à l’UQÀM. Sa recherche porte sur la façon dont différents portraits peuvent se dévoiler à travers la perception de l’espace, tantôt public, tantôt intime. Ses installations vidéo ont été présentées au Musée Régional de Rimouski, à la Galerie Art Mûr à Montréal, à L’Écart, lieu d’art actuel à Rouyn Noranda, à l’Agora / Festif, à la galerie VAV-Concordia et au CDEx-UQÀM à Montréal, au Centre régional d’art contemporain de Soisson en France, à la galerie Michel Journiac à Paris. Elle s’intéresse aussi aux brèches qu’il est possible de créer dans les espaces publics. Cet intérêt l’a conduite à organiser différents événements de projections vidéo nocturnes dans l’espace urbain, lors entre autres des événements Itinéraire Bis et Nuits Blanches au CDEX, à Montréal. Membre active du Vidéographe et du conseil d'administration de Dare-Dare, elle s'est aussi investie dans l'organisation des évènements de diffusion vidéo EICV 2004 et EICV 2005 ainsi que Itinéraire Bis 2005.

Devis technique

Trois formes ovoïdes en mousse expansive flexible recouvertes de silicone et comportant un écran LCD de 6 pouces à cristaux liquides sont suspendues au plafond et pendent à environ un mètre du sol. Chacune est reliée à un ordinateur G4 par une interface USB : une manette de jeu vidéo comportant différents interrupteurs et trois potentiomètres. Ces derniers sont remplacés par des capteurs de flexion fixés à la surface de la mousse, directement sous l’enveloppe de silicone. Les composantes électroniques – câbles d’alimentation et réseau – sont réunies en un cordon recouvert de silicone, qui relie l’objet aux ordinateurs. Les capteurs retranscrivent la pression de l’utilisateur sur la surface de l’objet et nous informent sur la densité de manipulation. La fluctuation des données numériques retranscrites par le logiciel Max-MSP permet à l’usager de contrôler la lecture et le choix d’une banque d’images photos et vidéo numériques. Ainsi, la manipulation de l’objet Hermès permet d’accélérer la vitesse de lecture des travellings à travers l’appartement et de déclencher de rapides séries de photographies : gros plans sur le corps du sujet. L’objet Alexandra permet tout d’abord d’augmenter ou de réduire la vitesse de lecture de la vidéo et de gérer ainsi la vitesse d’approche en direction du sujet, à travers l’appartement. Il permet aussi de visionner des gros plans photos en fondu proportionnel à la pression de la main sur l’objet. L’objet Pascale permet quant à lui de naviguer de façon synchrone à travers une série de travellings vidéo de même durée.

La programmation s’accorde à la notion de portrait en ce qu’elle varie subtilement d’un sujet, d’un espace, d’un objet à l’autre, en fonction de caractéristiques qui leur sont propres.

  • Capteurs de flexion : FLX-01 | flex sensor
    www.imagesco.com/catalog/flex/FlexSensors.html
  • Ordinateurs G4 et G5 Macintosh (Le G4 est suffisamment puissant, cependant le G5 équipé de deux cartes graphiques pourrait permettre de faire jouer deux patchs simultanément, ce qui occasionnerait un gain d’espace.)
  • Écrans LCD 6 pouces RCA (qu’on trouve dans tout magasin d’électronique).
  • Les objets sont fixés au plafond à l’aide de câbles en acier fileté. Les ordinateurs sont disposés dans un local attenant à la salle d’exposition.

Bilan

Le projet Saisissement comportait différents objectifs esthétiques et enjeux techniques.

D’un point de vue esthétique, l’objectif consistait à réaliser une manipulation poétique de l’image en tenant une image vidéo dans sa main. Les facteurs de distance et de proximité dans l’expérience de la réalité ou de la représentation constituaient les points de départ de cette recherche. C’est la raison pour laquelle la manipulation de l’objet physique tout d’abord, de l’image vidéo ensuite, était au cœur du développement de l’interactivité avec cet objet. Une fois le spectateur amené à saisir l’objet, le contenu vidéo ne se révélait que par la manipulation.

Si les usagers présents lors du vernissage de l’exposition ont éprouvé un plaisir ludique à expérimenter l’installation, les suivants se contentaient généralement de s’accroupir près des images sans les saisir manuellement. Suspendus au plafond comme par un cordon ombilical, les objets revêtaient un caractère sculptural intimidant ayant échappé partiellement à mon intention, et qui a eu pour conséquence de nous obliger à inviter verbalement les spectateurs à les manipuler.

L’enjeu technique majeur consistait à réaliser une interface tactile permettant à l’usager de naviguer dans une banque d’images fixes et en mouvement. Le dispositif interactif a subi une détérioration progressive en raison des manipulations répétitives et intenses exercées lors du vernissage. Cependant, la perte des fonctions interactives n’a pas refroidi les réactions enthousiastes du public, ce qui remet partiellement en cause la nécessité d'utiliser des dispositifs interactifs complexes pour cette installation. Une observation assidue au cours de l’exposition m'a permis de reconsidérer la conception d'installation en donnant à l’avenir plus d’importance au contenu vidéo, en portant plus d’attention à l’aspect sculptural des objets tout en simplifiant au maximum l’interactivité. L’expérience tactile et le point de vue privilégié sur les images sont essentiels. Rendre interactive la lecture de la vidéo constitue aussi un prétexte pour amener le spectateur à manipuler l’étrange objet, et vivre ainsi une expérience de voyeur, paradoxale car pas tout à fait confortable.

D’un point de vue technique, l’utilisation intensive de l’installation au cours de l’exposition a souligné une défaillance de la lecture du signal des capteurs par l’interface USB. Le détournement de joystick afin de s’en servir comme interface dans Max-MSP est courant (objet HI), il peut être délicat selon les modèles. Les manettes de jeux choisies (Wingman Logitech) se sont montrées défaillantes à l’usage intensif. Un autre modèle utilisé par la suite (Hammerhead PX) a été plus performant. Par ailleurs, la présence de fenêtres Jitter dans les patchs augmentait beaucoup trop le niveau d’activité de l’ordinateur, le faisant passer au delà de 80%, ce qui créait des perturbations dans le traitement du signal. Pour finir, il serait intéressant de poursuivre la réflexion sur la mise en espace des objets afin de les rendre plus invitants à la manipulation.

© Interstices : Groupe de recherche et de création en arts médiatiques, 2010
© Interstices : Media Arts Research-Creation Group in 2010